dimanche 7 mai 2017

Réflexions en vrac sur la perception et le traitement des violences sexuelles -1 : la bonne victime

Dessin de Baptiste Beaulieu, auteur de l'excellent blog
www.alorsvoila.com... entre autres !

On dit souvent que l'image que les gens ont du viol est celle d'un acte brutal, avec menace et coups, par un inconnu au détour d'une rue tard le soir, ce qui est assez loin de représenter la majorité des cas. Mais les gens ont également souvent une vision de la bonne victime de viol, celle qui est secouée de sanglots, terrorisée et roulée en boule suite à l'agression, détruite à vie. Les gens ont aussi leur idée de facteurs vestimentaires favorisant ou non le viol, à base de longueurs de robe et de décolletés. Les gens pensent que le viol est systématiquement traité par la justice française comme un acte criminel. Les gens pensent que littérature, films et media divers et variés condamnent fermement les agressions sexuelles et les mécanismes qui y mènent. Les gens croient au fond bien des choses et peut-on les blâmer ? Quand on n'est pas directement concerné par un sujet, on en a rarement les clés. Et comme je n'aime pas laisser les gens en rade de questionnements, je leur propose ici quelques pistes de réflexion sur quelques idées reçues.

Round 1 : Eviter l'agression c'est facile en vrai... ou pas !

Au fond, les gens voudraient croire que la vie est un film. Devant un film d'horreur, on hurle à l'héroïne qu'elle est stupide, vu son rôle, de courir si lentement quand le monstre la poursuit. Mais boudiou, tu vas nous l'éviter cette satanée racine, oui ou non ?! Sinon tu vas trébucher et te plains pas, après, si une créature baveuse et griffue te bouffe...
On sait ce qui va lui arriver, on sait que l'autre va la rattraper et ça nous agace de la voir réagir en dépit de notre « bon sens ». Bref, on a une attitude conditionnée par une routine, des codes appris par cœur au long des visionnages...D'ailleurs, il arrive que des réalisateurs jouent avec ce savoir acquis à coups de pop-corn, nous surprennent et nous montrent que rien n'est figé dans le marbre.

En vrai, dans la vie réelle, avec des personnes qui n'ont pas de scripts pour les guider, nous avons cette même tendance à rechercher ces codes, ces certitudes, pour les calquer à toute situation un tant soit peu hors normes. Un viol, c'est un scénario écrit d'avance, il suffit de faire les bons choix au bon moment, non ?

Eh bien, scoop : non !

Si vous rendez visite à un vieil ami pour un après-midi tranquille, vous attendez-vous automatiquement à des gestes déplacés de sa place ? Vérifiez-vous systématiquement votre check-list ? Cet ami est-il célibataire ? Si oui, vient-il de se prendre un râteau ? Si oui, le combientième est-ce ce mois-ci ? S'il est en couple ou a des partenaires, est-il satisfait, bien dans sa peau ?
Et si tous les voyants de cette check-list ne sont pas au vert, renoncez-vous à aller voir cet ami ?

Là, je sens que vous avez très envie de me rétorquer qu'il faut savoir choisir des amis fiables, c'est tout ! Mouais. Figurez-vous que là encore ce n'est pas si simple.

C'est quoi une personne fiable ?
Une personne qui a une situation familiale ou amoureuse stable ? Une personne dont la personnalité ne semble pas fragile ou simplement qui connaît l'importance du consentement en matière de sexualité ? Mouais... ou pas !

Dans mes Heures du Thé, j'avais expliqué que revenait souvent dans mes oreilles le refrain « Moi je serais incapable de faire du mal à une femme ! »... de la part d'agresseurs, parfois très informés voire militants sur les questions des agressions sexuelles ! C'est qu'il y a un monde entre avoir une connaissance et mettre celle-ci en application dans sa vie quotidienne.
Tout le monde conviendra que rouler alcoolisé est dangereux. Que griller un feu rouge ou un stop peut avoir des conséquences. Et pourtant, en général, ça se traduit dans notre esprit comme « Ce sont les autres qui rendent la route dangereuse, voyons, pas moi ! »
Et les écarts que l'on commet soi-même nous semblent parfaitement justifiés, quoi qu'en dise ce bon vieux ronchon de Code de la Route.

Quant à la personne à la vie familiale ou amoureuse stable... Je vais me permettre de digresser un chouïa sur une vérité trop souvent oubliée : il serait assez chouette qu'on arrête de tout confondre deux choses pourtant opposées : les violences sexuelles n'ont rien, mais alors rien à voir avec un sentiment amoureux. Avec une attirance sexuelle, peut-être avec une frustration, soit, avec un aveuglement plus ou moins involontaire, probablement, avec un besoin plus ou moins soudain de dominer ou d'avilir, certainement.... mais pas avec l'amour.
L'amour ne se conçoit pas sans respect. Or devinez quoi ? Se passer du consentement de quelqu'un, ou du moins ne pas chercher à s'en assurer d'une manière ou d'une autre n'est pas très compatible avec le respect de qui que ce soit.

Ceci posé, il est difficile de ne fréquenter que des amis « casés » et à la lumière du paragraphe précédent, vous aurez compris qu'au final, un agresseur peut parfaitement se dissimuler sous les traits d'un conjoint et parent aimant pour peu qu'il se soit heurté à une frustration mal digérée par exemple, ou qu'il fasse simplement partie de ces personnes aimant établir leur domination sur autrui. On peut être un bon mari, on peut être un père aimant... et un parfait prédateur avec d'autres personnes... voire, on peut donner cette illusion tout en montrant un autre visage aux membres de sa famille. D'ailleurs, on en parle des viols conjugaux ? Dans un prochain article, en vrai. Trop à dire et les digressions longuettes sur un articles fleuve, ça va finir par vous endormir !

Et la victime qui a été abusée parce qu'elle s'est rendue dans une soirée trop arrosée et qu'elle a picolé plus que de raison, on peut bien reconnaître que même si l'agresseur a déconné, elle s'est mise en danger et porte une part de responsabilité, non ? Et davantage encore si sa tenue était indécente, hein ?
Je sais que je suis une éternelle rabat-joie, mais je vais encore vous décevoir.

Si sauter sur cette femme vous tente, ce n'est pas sa faute.
Vos actes, vos choix, votre responsabilité.
Déso pas déso. 


Concentrons-nous d'abord sur la tenue idéale pour éviter les ardeurs non désirées de convives en rut. Je vous avoue que la question me fascine parce que je ne l'ai toujours pas trouvée, après avoir essayé moult options, allant de la robe d'été à la triple couche collant/pantalon/pantalon de pluie (pareil en haut) en passant par les tee-shirts informes et les tailleurs (Oui, j'ai une allure bizarre en tailleur. Mais ce n'est pas la question !) Aucun de ces accoutrements n'a jamais, jamais empêché un de mes agresseurs de s'en prendre à moi.

Mais sans doute n'ai-je pas eu de chance ? Admettons qu'un type de tenue permette plus spécifiquement d'attiser les hormones présentes aux alentours. Certes, mais faire reproche à qui la porte, c'est sous-entendre qu'elle ne doit pas se rendre « optimalement désirable », sous peine de rameuter tous les vilains, on est d'accord ? Et que peu importe si elle a envie de plaire à certaines personnes, de séduire, ou tout bonnement d'être à l'aise avec elle-même et l'image qu'elle se renvoie, elle doit rester dans les normes pour éviter tout danger potentiel ? Ce serait pas un peu, je ne sais pas, moi... inverser les rôles ?
Petits, on nous apprend que même si le petit camarade a entre les mains le jouet que l'on convoite, on n'a pas le droit de le molester, ni de le harceler pour l'obtenir. Et le bambin n'est pas grondé pour le simple fait de s'amuser avec ce qui lui appartient. La leçon serait-elle à l'opposé une fois devenu adulte ?

Du coup, embrayons joyeusement sur le sujet de la soirée alcoolisée. Je suis bien d'accord, être bourré bride quelque peu les possibilités de réflexion et de défense. Mais au fond, dans une soirée, entre amis, entre collègues ou bêtement entre gens « bien », quelles défenses devrait-on avoir besoin d'ériger au juste ? Je lance une idée à tout hasard, hein, mais peut-être pourrait-on prendre le problème dans l'autre sens ?

Allez, venez, on fait ça : on arrête deux secondes de rire et on retourne vraiment les choses.

Boire excessivement est nuisible. Mais il ne fragilise pas seulement les défenses de potentielles proies, il désinhibe également ceux qui, sans lui, ne seraient parfois pas passés à l'acte. L'alcool affaiblit le jugement, et pas que pour de potentielles proies. Or vous savez quoi ? Je vous parie que si on consacrait nos efforts à remplacer massivement le message « tu peux être agressé parce que tu ne seras pas en mesure de te défendre » par celui qui dit à la partie en face (ou non, en fait, à tout le monde c'est aussi bien) « Tu peux faire du mal à d'autres parce que ton discernement sera altéré », on obtiendrait deux trois retombées positives.

D'abord, ça permettrait de responsabiliser en priorité les bonnes personnes. La meilleure façon d'éviter le drame, c'est encore d'en enrayer les causes. Remettre entre les mains de ceux qui peuvent dérailler le fait qu'ils sont les seuls à faire le choix de prendre le risque de mettre leur cerveau en veille, ce n'est pas les materner, c'est leur apprendre que toute décision a ses conséquences. Et, traitez-moi de patate si vous y tenez, mais cette leçon me paraît mieux adaptée au résultat que l'on cherche à avoir qu'une session de victim blaming une fois le drame survenu.

A ce propos, second bonus non négligeable à raisonner à l'envers (enfin, à l'endroit selon moi, suivez un peu, que diable!) : les mentalités évolueront plus facilement vers une notion essentielle : non, l'agression sexuelle n'est pas un mal inévitable avec lequel on doit apprendre à composer plutôt que le combattre. Je vous accorde que certaines personnes n'ont que faire des interdits et du mal qu'ils peuvent faire. Mais il faut marteler que la norme n'est pas d'avoir à esquiver ou subir des actes ignobles sous peine de porter une part de responsabilité des actes de son agresseur.

Oui, mais tu ne vais quand même pas nous dire qu'il faut laisser les jeunes femmes boire à outrance sans moufter ?
Euh... si à ce stade de notre aimable causette vous en êtes encore à penser que c'est le sens de mon discours, je vais me fâcher !

Oui, recommander à qui que ce soit (pourquoi diable se restreindre aux jeunes femmes?!) d'avoir une consommation raisonnée d'alcool, d'excitants, de tabac et autres substances plus ou moins rigolotes et plus ou moins dangereuses est une bonne chose. Et davantage encore si le « qui que ce soit » est jeune, ou fragilisé pour une raison x ou y (non, bordel, je ne parle pas de chromosomes !)
Mais faites-le pour de bons motifs. Parce que boire trop est dangereux pour la santé. Parce que ça empêche de garder le contrôle de SES propres actes. Parce qu'on se prive de la possibilité de conduire un véhicule. Parce qu'on a pas besoin de ça pour s'amuser. Parce que... Oh bon sang, trouvez n'importe quelle raison, même une invasion extra terrestre en cours si vous y tenez (je suis néanmoins curieuse de voir comment vous allez rendre le tout cohérent avec ce prétexte)
Mais surtout pas « sinon, on risque d'abuser de toi !»

Là on est clairs sur cette question ? On peut passer à la conclusion de ce premier round ? Ah ben c'est pas trop tôt !

J'aimerais ô combien vous dire qu'il y a un moyen infaillible d'éviter toute atteinte sexuelle. Malheureusement, s'il existe, je n'en ai pas connaissance malgré mes nombreuses recherches dans le domaine. Certes, certains facteurs peuvent accroître les risques. Ah bah tiens ! J'en ai un qui me vient à l'esprit justement : un entourage qui manque de bienveillance et dresse un tabou tacite sur ces questions-là.
Si je vous ai infligé ce premier pavé c'est dans l'espoir que vous réalisiez que non, subir une agression n'est pas la conséquence inéluctable de mauvais choix. Vous vous souvenez de la métaphore que j'ai employée au début de cet article, la nana dans le film d'horreur ? Je vais vous poser une dernière question avant de vous foutre la paix pour ce soir : Si vous aviez été à sa place, auriez-vous vraiment trouvé moyen de faire mieux qu'elle ?

mardi 28 mars 2017

Lettre à la Ministre des Droits des Femmes (et au Garde des Sceaux s'il passe par ici)



(Aujourd'hui, j'abandonne mon ironie mordante. J'ai besoin d'être prise au sérieux et d'abaisser les défenses, pour cette fois. Je prends un risque en écrivant cette lettre. Risque assumé)

Madame la Ministre des Droits des Femmes,

Je me permets de m'adresser à vous car je fais face depuis août 2015 à une situation destructrice et que je ne vois pas d'autre issue que d'user un peu de ce qui me reste d'énergie à vous solliciter.

Voilà plus d'un an et demi, j'ai été victime d'un viol, comme de nombreuses femmes le sont chaque jour dans notre pays. Ce n'est pas la première agression criminelle que je subissais et je savais parfaitement qu'entamer une procédure judiciaire contre l'homme qui avait abusé de ma vulnérabilité psychique comme physique n'aurait rien d'un parcours de santé.
J'ai pourtant estimé que ce que le code pénal considère comme un crime méritait d'être porté devant la justice française, tant pour éviter que mon agresseur commette des faits similaires sur d'autres que moi que pour obtenir réparation du préjudice subi. J'ai malheureusement appris par la suite que je n'étais pas sa première victime. Son ex compagne, ayant appris que je déposais plainte, l'a fait à son tour.

A ce jour, malgré des démarches lourdes et éprouvantes, l'institution judiciaire n'a pas encore joué son rôle mais a montré de graves dysfonctionnements dans la prise en charge de ma plainte.

En effet,

  • Lors de mon audition initiale, j'ai été en butte à des interrogations au minimum déplacées de la part de la personne prenant ma plainte, concernant mon habillement le jour de l'agression, l'état de ma sexualité à la période des faits, mes relations avec mon conjoint...
  • Malgré l'identification de mon agresseur et de son domicile, il s'est écoulé 3 mois entre ma déposition et sa garde-à-vue.
  • Lors de cette garde-à-vue, j'ai été sollicitée pour une confrontation, confrontation qui, malgré mon déplacement difficile sous médication morphinique (en raison d'un handicap douloureux) et ma présence sur place en temps souhaité, a été annulée parce que je réclamais l'assistance d'un avocat lors de la mise en présence de mon agresseur. J'ai donc mis en jeu ma santé pour un acte qui n'a pas eu lieu, au simple motif que je faisais valoir un droit légitime tant au regard de la loi que de l'épreuve psychologique et médicale que représentait cette étape.
  • Suite à cette annulation, le dossier a été remis tel quel au procureur en octobre 2015, malgré mon désaccord et mon souhait explicite d'une confrontation reportée, possibilité qui m'avait été proposée initialement par l'OPJ. Celle-ci a d'ailleurs été à la limite de la courtoisie en m'annonçant la non tenu définitive de la confrontation.
  • Le procureur n'ayant pas fait suite dans le délai légal de trois mois pour faire connaître sa décision, j'ai essayé par le biais de mon avocat d'obtenir des informations sur la suite des choses. Malgré son dévouement et ses courriers répétés aux services du procureur, dix-neuf mois après ma plainte et plus d'un an après l'extinction de ce délai, je n'ai toujours aucune idée de ce qui peut être envisagé pour ma procédure, n'ayant pas accès au dossier puisque ce dernier n'est pas consultable avant le déclenchement d'une instruction ou d'un classement sans suite.
  • Il m'est également désormais impossible de prendre moi-même des renseignements auprès du bureau d'ordre pénal du TGI de Créteil, puisque ce dernier n'accepte plus les appels de justiciables et que mon numéro de parquet ne m'a pas été communiqué.

J'ai parfaitement conscience qu'aujourd'hui dans notre pays, la justice manque de moyens tant humains que financiers. Je sais que, plus particulièrement, le tribunal de grande instance de Créteil connaît des difficultés de fonctionnement.
Mais, en tant que justiciable, je suis inquiète quand je constate que le traitement judiciaire en matière de viol est non seulement violent et irrespectueux envers les victimes, mais également digne d'un simple délit.
En assistant à d'assez nombreuses audiences à Créteil, j'ai même eu l'occasion de voir écrit, sur le rôle d'une chambre correctionnelle placardé sur la porte, accessible au public donc, la mention d'un viol sur mineur.
Par principe, la correctionnalisation d'un viol est déjà une pratique que j'estime révoltante à plusieurs titres. Mais ne même pas se donner la peine de requalifier les faits en agression sexuelle dans la forme, c'est faire passer le message au public que le viol n'est pas forcément un crime, même s'il est commis sur un mineur.

Et si ce cas précis est, je l'espère, une anomalie exceptionnelle, dans des affaires traitées dans ces mêmes chambres correctionnelles ou même aux assises, j'ai entendu des juges avoir des propos extrêmement déplacés à l'adresse de victimes de violences sexuelles ou physiques, ou à l'adresse de leurs conseils.
J'ai enfin pu observer que même dans des cas infiniment graves, que des peines très légères venaient sanctionner les coupables. On parle de quelques années, trois au maximum lors des audiences que j'ai pu observer, voire quelques mois avec sursis, parfois avec mise à l'épreuve.

Se battre en justice pour obtenir ce résultat-là, est-ce vraiment utile ?

Concernant ma plainte et son devenir, Madame le Ministre, j'ai plusieurs craintes. Son classement sans suites en fait partie, mais est loin d'être la seule.

Ce classement enverrait à l'homme qui nous a agressées, son ex compagne et moi (au minimum), le signal qu'il peut continuer en toute impunité. Mais il y a assez peu de chances que je recroise cet individu, si je fais l'injuste effort de ne pas me retrouver dans les festivals où il est bénévole et, semble-t-il soutenu par les organisateurs. Cela a un coût pour moi, car ces festivals me tiennent à cœur. A mon sens, ce n'est pas à moi de devoir me priver d'activités sociales dans le cadre de mes passions, néanmoins je peux consentir à ce sacrifice s'il s'agit de garantir ma sécurité.
Quand à l'autre victime de cet homme, elle a aussi choisi de s'éloigner de ses anciennes passions et des parages géographiques de son bourreau.

Egoïstement, j'ai davantage peur d'une suite de procédure, voire d'un procès où les intervenants se permettraient de nouveau de remettre en cause mes passions, ma tenue vestimentaire, mon droit de me rendre chez un ami sans imaginer que celui-ci représente un danger... je ne veux pas non plus être salie, accusée de chercher l'attention des gens avec ma plainte, et autres stupidités trop souvent entendues, y compris d'officiers de police judiciaire.

J'ai peur aussi d'une peine légère avec sursis. En effet, cela laisserait libre notre agresseur, mais avec une raison de s'en prendre à moi ou à son autre victime. Cela enverrait également le message que ce qui nous est arrivé n'est « pas si grave ».

J'ai peur de finir de ruiner ma santé en espérant obtenir justice. Je sais depuis longtemps qu'une plainte n'apporte que difficultés, peurs et regrets. Je n'ai déposé celle-ci que parce qu'en 2015, je pensais avoir assez de ressources pour faire face et protéger d'autres futures proies. J'ai vite compris que mes forces déclineraient bien avant que la procédure ne s'achève, bloquée à chaque échelon par la mauvaise volonté autant que par le manque de moyens des agents de la force publique comme de la justice.

Aujourd'hui, j'aimerais qu'on me permette :

  • De pouvoir accéder à mon dossier judiciaire et d'avoir enfin un retour du procureur, afin d'évaluer si en l'état actuel de ma santé, je pouvais encore jeter des forces dans cette bataille épuisante.
  • De comprendre comment, aujourd'hui, on peut estimer normal de laisser un potentiel violeur récidiviste libre durant si longtemps, sans que la date d'un procès, ou au moins la suite de la procédure ne soit décidée.
  • D'avoir la possibilité de faire évoluer cette donne et la prise en charge de tels dossiers.


Madame la Ministre, j'ai l'immense chance d'avoir une relative aisance avec les mots, et le culot de vous adresser ce courrier en dernier recours via plusieurs media, comme une bouteille à la mer. Mais qu'en est-il et qu'en sera-t-il de toutes les victimes qui, pour diverses raisons ne peuvent réagir à ces violences exercées contre elles par l'institution censée protéger la société ? La seule leçon à retenir serait-elle que porter plainte est une action dangereuse, douloureuse et inefficace ?

Heure du thé-4 Le fauve



Ah, tu es là, parfait ! Je t'en prie, installe-toi et sers-toi. Oui, je fais court sur les civilités ce soir. Pas d'humeur. Crevée. Je te signale que les cookies et le thé que tu ingurgites, tout virtuels qu'ils soient, réclament un certain temps de préparation et me demandent une énergie qui me fait de plus en plus défaut.

On a, me semble-t-il, souvent tourné autour du pot, mais je viens de prendre une grande décision : je vais t'aider à lever la malédiction qui te fut jadis lancée. Hein, quoi ? Non je ne suis pas folle, du moins pas plus que d'habitude ! Mais maintenant qu'on est assez intimes, toi et moi, tu peux bien me l'avouer, ce secret qui te ronge... Tu veux que je te raconte comment j'ai fini par comprendre ?

Ce qui m'a mise sur la piste de ce sort qui te tient sous son emprise ? A force de t'entendre t'excuser à l'avance pour des gestes immondes non encore arrivés, des attitudes abjectes que tu n'as pas encore eues, ou en cours mais que tu ne modifies pas, j'ai compris que tu n'avais aucun contrôle sur tes actes, qu'un fauve en toi prenait le dessus. Ta douloureuse conscience de ce démon en ton sein te pousse à tenter d'avertir ses victimes mais tu as du mal à le combattre et à entraver ses mauvaises actions. Ce n'est pas toi le fautif, mais ce fauve ingérable qui cohabite avec ton âme...

Pauvre de toi, fragile créature... quelle horrible sorcière a bien pu te prendre en grippe et t'infliger un tel supplice ? Et pourquoi ? Bah, qu'importe, ensemble, nous te sauverons de ce maléfice, et tu retrouveras le comportement noble, respectueux et empathique que tu rêves d'exercer...

Pardon ? Je délire et je te fais peur ? Attends... tu veux dire que je me plante totalement?! Tu n'es pas maudit et restes parfaitement maître de tes actes ? Mais alors... pourquoi ?

Pourquoi m'expliques-tu que tu ne pourras pas t'empêcher de me caresser ou de m'embrasser sans mon accord selon les circonstances, parce que tu n'as pas eu de relations intimes depuis un moment, ou à cause de ma tenue vestimentaire par exemple ? Et pourquoi t'excuser de me toucher si tu es capable de suspendre ton mouvement et de l'interrompre à la seule force de ta volonté ?

Si tu n'es pas maudit... il va falloir qu'on cause encore plus sérieusement, mon chou. Je veux bien essayer de te comprendre, mais à la lueur de cette nouvelle donne, je crains que mes conclusions te déplaisent. Tu m'en vois absolument navrée. Ou pas !

« Excuse-moi d'avance si je te saute dessus quand je te verrai, je suis en manque depuis longtemps» et variations sur ce thème

Je vais sans doute te surprendre, mais on se trimballe tous quelques frustrations au cours de notre quotidien. Et ce n'est pas parce qu'elles existent et nous blessent qu'on se mue tous en bêtes sauvages dès qu'on a une potentielle occasion de les combler. En fait, quand on y pense, passer au-dessus de nos frustrations et nous comporter de manière civilisée est le ciment de la vie en société.

Oui, je sais, je deviens inutilement moraliste. Partons plutôt comme toujours de ton point de vue, histoire de voir en quoi il coince selon moi. D'après toi, l'emprise d'un manque de sexe ou de « tendresse » excuse une attitude qu'en temps normal tu jugerais toi aussi répréhensible. Ok, pour l'amour de la discussion, admettons ! Remarque, en fait, c'est pratique et simple : il suffirait de surveiller tes jauges de faim, de sommeil et de sexe pour avoir un gentil garçon poli et agréable ? Soit, l'homme est un tamagochi, je prends note...

Quoi, ça te vexe d'être réduit à un petit animal virtuel ? Mais... tu ne peux pas tout exiger, hein, mon cher ! Une vie simple et facile, réduite à la seule satisfaction de tes besoins, c'est possible, mais ne t'attends pas en prime à accéder au statut infiniment complexe d'être humain évolué. Ballot, je sais. Mais conduis-toi en bestiole primaire et tu seras estimé comme tel.

Et non, présenter de vagues excuses d'avance ne t''absoudra de rien du tout. Si tu es conscient que ce que tu t'apprêtes à faire est mal, tu serres les dents et tu te retiens. Parce qu'au final, qu'est-ce qui t'empêche d'agir correctement ? Simplement le plaisir que tu tireras de tes actes, au détriment du bien-être des autres. Et eux seraient en prime tenus de t'excuser parce que tu as fait l'effort de prévenir ? Monsieur veut un café et l'addition en prime ?

« Mais je ne pourrai m'en empêcher... »

Ah bah moi j'ai essayé de trouver une explication à base de sorcière et de malédiction, mais tu n'en as pas voulu. Dont acte... mais alors, qu'est-ce qui te bloque dans tes mauvaises réactions ? Ce monstre que tu as en toi et que tu laisses sortir, je suis convaincue qu'on le porte tous en notre sein. Nos envies non assouvies, nos peurs et nos colères le nourrissent. Mais pourquoi la plupart des gens arrivent-ils à le bloquer et pas toi ?

Je peux entendre que parfois, la pression mentale, la pulsion est trop forte pour qu'on soit raisonnable. C'est grave et il faut y remédier, mais ça existe. Mais si tu sais que tu es dans ce cadre-là, que tu n'as pas les moyens de résister à ce que te dicte une faim de quelque nature qu'elle soit, pourquoi laisser les choses aller au bout, quitte à faire du mal ? Pourquoi ne pas au moins essayer d'arrêter le cours de tes actes ? En appelant des professionnels, en mobilisant ton entourage... il y a des moyens de lutter, emploie-les au maximum avant de renoncer.

Et si vraiment tu veux essayer de gérer en solo cette force malsaine qui te bouffe, tu as une dernière option : autant que possible, faire tout pour éviter d'être dans des situations à risque. Sans te cloîtrer dans un donjon, tu peux limiter les occasions de te retrouver seul avec une femme, ou dans un bar si tu ne tiens pas l'alcool... ce n'est pas drôle pour toi ? J'en suis certaine et je compatis, mais je te fais confiance et je sais que tu as plus à cœur de ne pas faire de mal que de te déchaîner. Après tout, si on estime les victimes d'agression coupables de s'être piégées elles-mêmes en toute connaissance de cause, on peut tout autant faire remarquer à un agresseur ayant conscience de sa dangerosité qu'il devrait éviter de provoquer une potentialité libérant ses instincts et pulsions !

Encore vexé ? Je te parle de fragilité psy et tu râles une fois de plus. C'est vrai, je suis désespérante, je ne te laisse pas, même avec cette circonstance, te dérober entièrement à tes responsabilités. Si tu as conscience du trouble, tu dois essayer d'y faire face. Et le fait de tenter de te justifier d'avance prouve que tu n'es pas hors d'atteinte de la réalité. Ah non, ce n'est pas ce point qui t'ennuie vraiment, mais la simple hypothèse que tu sois malade ?

Laisse-moi clairement te dire les choses alors : avoir un problème psy n'est en rien dégradant ou humiliant. Demander de l'aide non plus. Ce qui devrait t'humilier, c'est que je te considère d'office comme pleinement responsable de tes actes et simplement trop lâche pour te contrôler. Je préfère une personne malade à une personne qui voit les autres comme des outils au seul usage de son confort.

Au fond, tu vois, j'aurais aimé croire sérieusement à la malédiction ou au trouble psy mal géré parce que tu n'as pas les clés pour tenter d'être envahi. Parce que dans ces deux cas, il y aurait moyen de te voir comme une personne respectable. Là je ne peux percevoir que de l'égoïsme de ta part.



samedi 15 octobre 2016

Les excuses...

Aujourd'hui, petit cours de vocabulaire pour débutant non-agresseur. Ne soyez pas offusqué si, ne vous sentant pas concerné par ce sujet, vous avez l'impression que je vous prends un peu pour des abrutis finis : je vous garantis que si je prends la peine d'user mes petits doigts sur un clavier pour vous pondre un accès de pédagogie, c'est que j'ai croisé pas mal de personnes qui ont du mal avec des concepts de base. C'est un peu quand on rédige un manuel d'utilisation. Tout le monde trouve profondément stupide de préciser qu'on ne sèche pas son chat dans un micro-ondes, et pourtant...

Même si vous estimez n'avoir vraiment rien à apprendre de cet article, laissez-moi vous suggérer d'y jeter un coup d'oeil en diagonale. Sait-on jamais, parfois, on redécouvre plein de choses en feuilletant un cours pour débutant !





Commençons en douceur par le mot « excuses ». J'ai noté qu'un certain nombre de gens éprouvaient des difficultés avec ce terme, ainsi qu'avec ses corollaires « Désolé » et « pardon ». Je vous propose avant tout une définition simple de la présentation des excuses : signifier à quelqu'un qu'on accepte le fait qu'on a fait une connerie et que l'on est prêt à en assumer les conséquences.

Facile, pas vrai ? Alors passons à ce que des excuses ne sont pas :

  • Un passage d'éponge auto-proclamé sur un acte ou des propos problématique-s
  • Un sauf-conduit pour s'affranchir de ses responsabilités et des réparations éventuelles dudit acte/desdits propos
  • Un bon pour réitérer ou poursuivre ses bêtises tant que le mot « désolé » est prononcé régulièrement
  • Un bon pour des cookies

Je vous sens perplexe, on précise un peu tout ça ?


Les excuses ne sont pas un passage d'éponge auto-proclamé sur un acte ou des propos problématique-s

Présenter ses excuses est rarement une mauvaise chose en soi : dire à la personne qu'on a blessée qu'on a pris conscience d'avoir mal agi permet de lui signaler qu'on a quelque chose à faire de son ressenti et qu'on tient compte de ce qu'elle attend de nous. Malgré tout le mal est fait et selon les dégâts occasionnés, la faute peut s'oublier facilement... ou avoir des répercussions plus importantes.

Or, s'il appartient à celui qui a déconné de tout faire pour réparer, il n'a aucun droit à exiger que l'autre efface son ardoise au seul motif que lui, ça l'arrangerait bien ! Les excuses sont une étape préliminaire à la réparation de dégâts ou à la modification d'un comportement, non la conclusion automatique d'un litige.


Les excuses ne sont pas un sauf-conduit pour s'affranchir de ses responsabilités et des réparations éventuelles d'un acte/de propos problématique-s

Un peu de logique : si vous admettez être responsable d'une chose négative, vous ne pouvez pas rester sur ces jolies paroles et espérer qu'elles aient un effet guérisseur magique et suffisant. Ca peut peut-être diminuer légèrement le ressentiment et/ou la douleur de celui/celle que vous avez blessé-e, mais les paroles semées au vent montreront toujours moins que des actes concrets votre volonté de corriger le tir. Tenter de réparer ce que l'on a cassé est un effort nécessaire.


Les excuses ne sont pas un bon pour réitérer ou poursuivre ses bêtises tant que le mot « désolé » est prononcé régulièrement.

Le préalable à tout début de réparation... c'est de ne pas avoir en tête de recommencer la même connerie après avoir présenté ses excuses ! Logique, non ? Pas pour tout le monde... et c'est ennuyeux. Comme on l'a vu plus haut, dire qu'on est désolé n'est pas prononcer une formule magique : si vous ne changez rien au problème derrière et enchaînez joyeusement en continuant sur votre lancée, le signal envoyé est qu'au fond, vous n'avez cure des reproches adressés.

J'amende un peu ce passage : vous pouvez parfaitement estimer que vous n'avez pas de torts, mais qu'en face, votre action/propos peut être perçu de manière désagréable. Ca peut très bien se défendre, mais dans ce cas vous ne devez pas attendre qu'en face on change son ressenti pour vous agréer. Vous pouvez l'espérer, hein... mais ça ne dépend plus de vous.


Les excuses ne sont pas un bon pour des cookies

Vous souvenez-vous de la définition du cookie dans le vocabulaire féministe, donnée dans un précédent article ? Une récompense espérée pour avoir fait une chose normale. Est-il besoin de préciser plus ma pensée ?



Jusque-là, tout le monde suit ? Parfait. Poursuivons donc avec deux grosses erreurs à éviter quand on présente ses excuses (car non, on ne s'excuse pas soi-même, contrairement à ce qui est communément dit, on présente à l'offensé-e la possibilité d'accepter nos excuses. En gros, on accepte de perdre le contrôle. Désagréable ? Indispensable néanmoins !)
Bien entendu, ce qui suit ne vaut que si on souhaite présenter des excuses sincères, et qu'on sent qu'il faut faire amende honorable. Il y a forcément des cas où les reproches nous semblent illégitimes, voire où on peut se sentir ouvert à la discussion sans désirer endosser de responsabilité. Ca rentre dans un autre domaine, que nous n'allons pas voir aujourd'hui.


Première erreur que j'ai pu observer fréquemment : les fausses excuses qui masquent un renvoi de la culpabilité vers la personne lésée.
Ce n'est jamais agréable d'être pris en défaut. Et il arrive que la tentation soit très grande de nier sa faute pour mieux la replacer sur d'autres épaules. Et tant qu'à faire, autant charger la personne qui nous fait comprendre qu'on l'a heurtée ! Par exemple, marcher sur le pied de quelqu'un et lui reprocher d'être sur le passage, ce n'est pas très logique... et encore plus désagréable pour celui ou celle qui a vu son pied se faire allègrement piétiner !
Concernant des actes plus graves, entendre un « je suis désolé mais si tu n'avais pas... » ou un de ses dérivés va bien au-delà du simple agacement et peut faire de sacrés ravages. En plus de gérer les dégâts, la victime doit prendre sur elle une part de culpabilité qui ne lui revient pas en réalité.

Sur ce sujet, je vous renvoie avec plaisir à une bien meilleure pédagogue que moi :
https://dansmontiroir.wordpress.com/2016/09/22/le-victim-blaming-ou-pourquoi-je-gronde-mon-chat-apres-lui-avoir-marche-sur-la-queue/

Seconde erreur classique : présenter des excuses en minimisant ce qu'on a fait et/ou ses conséquences.
Parfois, quand on est visé par des reproches, ce n'est pas simple de prendre la mesure de ce qu'on a fait subir. Et une défense naturelle consiste à essayer de baisser artificiellement la portée de ses actes. Malheureusement, la personne qui a subi est plutôt bien placée pour parler de son préjudice... précisément parce qu'elle l'a subi. Et croyez-moi, en dehors du cas précédent, il y a bien peu de choses aussi désagréable que d'entendre que non, on a pas si mal qu'on le prétend et qu'on exagère... C'est une autre façon de se sentir nié-e.


Ainsi se termine ce petit cours d'initiation sur le thème des excuses... d'autres personnes ont fait des articles sur ce vaste sujet, tout autant pertinents, sinon plus, que le mien. N'hésitez pas à approfondir vos connaissances en la matière, un excès de culture est rarement nuisible !

vendredi 14 octobre 2016

Safe control...

Bon, les gens. On va mettre certaines petites choses au point. Sans thé, sans cookies... un peu sur le tas, en fait, parce que j'en ai gros, comme dirait l'autre. Ca ne justifie pas entièrement mon manque de nouvelles sur le blog depuis un moment mais ça y participe un poil, dira-t-on, au milieu d'autres tempêtes.

Histoire de justifier un peu le titre de cet article, parlons un peu d'un truc qui me dérange de plus en plus : le safe à tout prix.



Le concept d'espace d'expression safe est régulièrement exploité dans un mauvais cadre, selon moi. Je sais que je vais irriter des gens avec mon propos. J'en suis navrée. Je n'exclus pas complètement l'idée que je puisse me tromper, mais j'apprécierais qu'on me fasse crédit d'avoir réfléchi au sujet autrement que superficiellement. Ceci précisé, passons aux choses sérieuses.

Traînant mes guêtres assez souvent sur divers groupes féministes, NA, je me sens de plus en plus mal à l'aise avec les dérives que je peux souvent observer quand il est question de garder un contrôle sur le vocabulaire employé.
Par mon métier de correctrice, ou tout simplement parce que je suis une grande amoureuse des mots, je suis ô combien consciente de leur importance, et du fait qu'ils ont tous un poids et une saveur. Néanmoins, je sais aussi que parfois, il est plus important de faire passer un message global que de choisir chaque terme avec un soin méticuleux. Et plus important encore en face de tolérer des expressions qui nous agacent ou nous heurtent dans certaines circonstances.

Oui, bon, on va passer de la grande théorie sirupeuse à des exemples un peu concrets, hein, avant vous ne vous endormiez.

Il y a un peu plus d'un mois je crois, sur un groupe que j'apprécie beaucoup, j'exposais une anecdote dans laquelle, aux prises avec un homme aux propos très graves, j'avais eu une réponse jugée non safe. J'avais en effet expliqué à cet aimable gus que s'il n'arrivait pas à envisager la possibilité qu'une femme réponde non à ds avances, c'est qu'il devait avoir une atteinte neurologique sévère.
Etant moi-même assez concernée par le sujet, puisque mon cerveau semble avoir plus de cicatrices que d'espace en bon état, je sais tout ce que peut impliquer ma répartie. Notamment, le fait qu'assimiler la bêtise à un réel état pathologique peut sembler désobligeant pour ceux qui luttent contre ledit état pathologique. Certes.

Des gens ont promptement réagi en me demandant de supprimer mon post, parce que ma réaction à la situation n'était pas une répartie safe.

Mais d'une part, quand on me dit qu'on ne « peut » pas envisager un refus, j'ai tendance à rétorquer qu'il est un peu facile de se retrancher derrière une incapacité... sauf si elle a une cause technique. Ce n'est pas rabaissant pour les personnes neuroatypiques, mais pour celui qui se sert de ce paravent au mépris de toute décence, ça peut lui faire réaliser qu'il ne peut renier sa responsabilité si aisément. Et si, effectivement, il y a un réel souci neurologique, j'aurais accepté une réponse en conséquence, et proposé des excuses éventuellement.
D'autre part et plus viscéralement, j'ai réagi ce jour-là avec toutes les émotions qui se battaient en duel dans mon esprit : la colère, la peur, la lassitude aussi... si j'avais déjà en embryon la pensée que je vous ai soumise un paragraphe plus haut, j'ai surtout fait avec mes armes dans une situation d'urgence.

Etait-ce une réponse calibrée ? Dans ce cas précis, elle m'a semblé adaptée sur le moment et je ne la renie pas aujourd'hui. Aurais-je dû la citer dans un groupe se voulant safe ? Je ne sais pas. Je me suis soumise aux règles des lieux et dans un sens c'est parfaitement normal. Mais ce que je retiens, c'est que j'ai pris la parole comme victime face à un homme aux propos très dérangeants. Et qu'au lieu d'un soutien, même modéré, devant un événement récent et très désagréable, on a sauté sur ma propre façon de contrer un discours extrêmement inquiétant. Le safe à tout prix s'est retourné contre la parole d'une victime.

On peut me dire que ce que j'avais posté sur ce groupé était maladroit et devait être recadré. Admettons. Mais en attendant, en tant que victime, j'ai dû me taire. Et autant ma mésaventure fut désagréable, autant je remarque de plus en plus une chose qui ne me concerne pas en première ligne car j'initie rarement des discussions sur les groupes, mais qui m'alarme fortement : pas mal de gens commencent un post par « dites-moi si ce que j'écris doit être recadré ou n'est pas safe, je suis nouveau/velle »... autrement dit, pour des personnes qui ont parfois besoin de conseil, ou de soutien, cette contrainte du safe est posée avant même le fond de leur demande ou de leur discours... et ça me gêne d'autant plus que le concept de base est censé mettre toutes les victimes dans un espace où leur parole sera prise en compte et où une certaine sécurité leur sera offerte. Je pense qu'un terme ou une expression problématiques seront toujours moins préjudiciables... que l'impossibilité de mettre ses propres mots sur son histoire.

Dans un autre genre, je vois que le vocabulaire à bannir selon certains est très étendu, parce que quelques mots couramment employés ont leurs racines plongées dans des domaines particuliers, quelle que soit leur évolution sémantique par ailleurs. Ainsi, les termes « idiot », « fou », font référence à une antique conception de la psychiatrie, « con » est l'ancienne appellation du vagin, etc... cela dit, les mots sont vivants et se détachent assez facilement de leurs origines. J'approuve le fait de tenter au maximum de faire attention à notre façon de parler. Mais parfois, il faut aussi accepter qu'aujourd'hui, un con est avant tout dans l'imaginaire collectif une personne au mieux désagréable, au pire carrément nocif. Ok, c'est moyen glorieux de rattacher ça à l'anatomie féminine. Mais entre ceux qui ne savent pas l'étymologie du mot, ceux qui la déconnectent purement du sens actuel... il me semble que rendre le terme « con » indisponible est une fois de plus davantage préjudiciable qu'efficace en terme de lutte contre la misogynie.

Dans la grande théorie, effacer tout ce qui est discutable peut s'entendre, mais en réalité tout le monde n'a pas la même culture et donc le même stock linguistique dans lequel piocher des mots convenant au message qu'il souhaite faire passer. Bien entendu, il y a une limite à ça : on ne peut pas tout admettre. Un « travail d'arabe » reste péjoratif envers tout une population, une manifestation de saine colère venue d'une femme sera facilement qualifiée de « crise d'hystérie »... Le tri n'est pas facile à faire entre ce qu'on peut tolérer ou non, ce qui doit amener un travail de pédagogie ou un rejet catégorique. Mais ce dont je suis persuadée, c'est qu'il vaut mieux réagir à des termes problématiques plutôt que de les interdire d'emblée, dans la mesure où le sens général du discours n'est pas en soit un souci.


L'espace safe est censé être apaisant, sécurisant... non un espace de contention ultime de la parole. Du moins c'est le sens qui me semblerait logique.

dimanche 21 août 2016

Intermède musical... où l'on parle quand même de la culture du viol

Complice par le silence, Mr Yéyé, version a capella



Et la foule, tête baissée, enfile son écharpe de plomb, complice par le silence...

Cette chanson me serre le cœur. Oh, je n'ai guère de tendresse pour son narrateur

(Au contraire de l'artiste qui a créé et interprété cette œuvre avec talent et justesse. Non, vraiment, allez écouter Mr Yéyé, il mérite largement son succès, et bien plus encore) Ce personnage qui se lamente parce qu'il a des remords d'avoir laissé une agression sexuelle se dérouler devant lui, je lui voue plutôt un mélange de colère, de rage impuissante, de lassitude... et de pitié.

J'aimerais lui adresser un message, à ce type. Seulement, vous m'en excuserez, mais je vais éviter de le faire en chanson, pour le bien de vos oreilles !

Cher porteur d'écharpe de plomb, tu sais que ce que tu as fait ce jour-là, détourner les yeux et fuir, est mal. Ne compte surtout pas sur moi pour t'absoudre, tu risquerais d'être déçu. Les conséquences de tes actes sont là et la femme violentée devant tes yeux, ça aurait pu être moi. Pour d'autres porteurs d'écharpe, c'était moi. Tu as bien compris ce que ressentent certaines victimes d'agression chaque jour de leur vie d'après, d'ailleurs.

Et sincèrement, sur ce point je te remercie d'avoir accepté de faire un tel effort mental. Tes remords montrent qu'un jour, tu pourras peut-être déposer ton écharpe de plomb, ou du moins la rendre plus légère...

Tu n'es que le rappel de cet étrange paradoxe qui fait que tout le monde aimerait voir les méchants hors d'état de nuire et les victimes en sécurité et « réparées », mais surtout, sans s'impliquer trop soi-même dans des démarches tendant à aboutir à ce résultat.

On se rêve tous héros, mais face à une réalité dangereuse, nous ne sommes que des gens fragiles. Et beaucoup de choses nous poussent à en faire le moins possible, en fait. Ce qu'on appelle la culture du viol en fait partie. D'autres phénomènes psychologiques importants rentrent également en ligne de compte, hein, mais tu me pardonneras de prêcher pour ma paroisse ?

Tu as sans doute eu peur d'intervenir, peur pour ta propre sécurité, ou estimé que ça ne te regardait pas vraiment... que ce n'était pas toi le plus apte à stopper l'horreur en cours... qu'après tout cette femme n'avait qu'à dire non fermement à l'emmerdeur, et puis qu'elle était quand même vêtue de manière aguicheuse... et puis... et puis tu es parti loin de tout ça.

Il y a quelques mois, un sondage montrait que pas mal de gens estimaient que les femmes victimes de viols ou d'autres agressions sexuelles pouvaient avoir une responsabilité dans ce qui leur était arrivé.

C'est fatigant, de devoir sans cesse revenir là-dessus... mais bon, sur le métier, cent fois tu remettras l'ouvrage, hein ? Je reprends donc pour ceux du fond qui n'ont toujours pas compris :

  • Si ce qui arrive à d'autres sous vos yeux ne vous regarde pas, à quel moment êtes-vous concernés ? Quand le sang en vient à éclabousser vos blancs souliers ? Ou quand vous subissez très directement des coups ? J'imagine donc que je n'ai pas à appeler la police si un quidam vous roue de coups sur mon passage... Ah bah quoi, dans ce sens, ça vous arrange moins ? Quant à vos aptitudes à vous rendre utile... sans forcément vous jeter dans la bagarre, vous pouvez réagir face à un acte délictuel ou criminel : appeler des secours, crier pour effrayer la personne en cause, alerter d'autres gens alentours...
  • J'ai déjà évoqué ailleurs l'état de sidération dans laquelle une victime peut se trouver face à un agresseur. Mais au-delà de ça, si un non pouvait arrêter un homme qui de base n'en a rien à foutre de ton consentement, ce serait bien. Sauf que concrètement, ça n'arrive jamais. Tout comme dire non à quelqu'un qui veut vous tabasser a peu de chance d'aboutir à un résultat intéressant, en fait. Les mots ne sont que ça : des mots. Et le mot non entraîne souvent une bien étrange surdité.
  • Quant à la façon de se vêtir de la victime... il faudrait me dire quelle est la tenue idéale pour ne rien risquer : Un joli décolleté plongeant, testé, fail. Un pull informe et un pantalon de moto, testé, fail. Tee-shirt, pantalon de ville, fail. Robe d'été, fail. Tailleur chic et jupe, fail. A un moment, hormis une tenue de camouflage homologuée, je ne sais pas trop ce que je peux porter pour être légitime à refuser des gestes déplacés. A poil ?.. oui, non, je risque d'avoir froid !

Ce petit récapitulatif des prétextes foireux à l'inaction fait, revenons à toi, porteur d'écharpe.

Vu que tu as commencé le processus visant à réveiller ta conscience, j'aimerais que tu le poursuives, que tu détricotes avec moi, avec bien d'autres, cette écharpe de plomb monumentale que la société nous montre comme unique vêture possible. Romps ce silence complice qui t'étouffe toi aussi. Elève la voix, apprends à d'autres la leçon que tu as durement intégrée.

Tu n'as pas agi une fois, sois sur le pont le reste de ta vie. Et réduis à un silence coupable ceux qui oseront te dire « On ne peut rien contre les violences sexuelles », « elle l'a bien cherché » ou « ça ne me concerne pas ».


La culture du viol, cesse de la cultiver dans un champ de peur. Et un jour, j'espère que tu pourras déposer le lourd fardeau que tu t'es imposé dans une armoire. Je rêve même plus loin : un jour, j'espère que plus personne n'aura à l'enfiler.

mardi 9 août 2016

L'heure du thé -3


Ils te font envie, les macarons de l'image ? Eh bien je viens d'en faire une bonne fournée. Installe-toi, ta tasse de thé t'attend. Tu es de plus en plus réticent à venir à ma table, je me demande bien pourquoi. L'idée de me laisser ce petit espace virtuel de contrôle te répugnerait-elle ?

Aujourd'hui nous allons un peu nous attarder sur une autre de tes déplaisantes ritournelles. Je l'avais déjà un peu évoquée, mais pour avoir causé avec pas mal de monde (fort étonnamment en général de sexe masculin) j'ai vraiment l'impression qu'il est utile de développer en quoi ce que tu exprimes est gênant, voire dangereux.


« J'ai tout fait pour elle/je suis un gars bien, elle me doit bien une contrepartie ! Je vais arrêter d'être gentil pour la peine !»

Je ne sais pas comment t'annoncer ça avec tact, mais la vie ne marche pas exactement comme une lettre à la mère noël. C'est décevant, j'en conviens. Ce n'est pas parce que tu es bien sage pendant l'année que tu vas obtenir du sexe ou des sentiments amoureux en échange à la fin. Être gentil et poli, rendre service ou offrir le restaurant à quelqu'un ne t'ouvre aucun droit sinon celui au respect. Tu me concéderas que le respect n'implique pas de céder à tes avances, dis ?

Sois serviable et aimable si tes valeurs t'y poussent. Sois désagréable si tu as un caractère de cochon. Mais s'il est effectivement plus probable que tu séduises quelqu'un en ayant un comportement positif, malheureusement, ça n'a rien d'une équation mathématique. Tu n'as pas forcément envie de coucher avec tous ceux que tu apprécies, si ? Et ce, même si eux manifestent de l'intérêt pour toi ? Pourquoi en irait-il différemment de la personne sur qui tu as des vues ?

Ce qui me fait peur dans ton raisonnement, c'est tout ce qu'il implique : que tu es une personne agréable uniquement par intérêt égoïste et non parce que tu estimes que c'est une attitude normale et saine pour tout le monde. Au fond, si je pousse à peine un cran plus loin, ça veut juste dire que tu n'es gentil que pour obtenir ce que tu souhaites de la manière la moins compliquée possible. Tu essaies la méthode légale avant de forcer les choses en somme ?

Si je te suis, si tu n'espères plus une récompense pour ta bonne conduite, qui deviendras-tu ? Si tu n'as pas ton susucre quand tu fais le beau, tu mords ? A partir de quel degré de reconnaissance à tes bonnes œuvres renonces-tu à devenir méchant ? A partir de quel stade de frustration ai-je à craindre de toi ? Serais-tu une bête à peine dressée et conditionnée à réagir à certains stimuli ? Je préfère croire que tu es un être pensant et raisonnable, capable de discerner tes envies et besoins de ceux de tes congénères. Est-ce te faire trop d'honneur ?

Autre chose me turlupine dans tout ça. Si c'est par gratitude qu'une personne accepte une partie de jambes en l'air, est-ce vraiment un acte entre deux personnes sur un pied d'égalité ou juste l'un qui paie sa dette à l'autre ? On peut estimer que c'est une manière de te remercier et dans ce cas, libre à la personne d'agir comme elle le sent, mais un remerciement ne s'exige pas. A l'autre d'évaluer la forme et le degré de reconnaissance qu'elle te doit.
Tu te doutes bien que ce souci se pose d'autant plus fortement avec des sentiments amoureux liés aux mêmes facteurs.

Maintenant, si on inversait un peu les choses ? Si je comprends bien, pour toi amour et/ou sexe ne sont en quelque sorte que des objets de transaction. Donc n'importe qui peut aussi bien les attendre de toi pour peu qu'il se montre charmant en ta compagnie... Je serais fort curieuse de voir ta tête quand ton ami d'enfance Jean-Jacques te regardera un beau jour, les yeux remplis d'espoir, estimant qu'il t'a assez donné pour que tu lui offres ton cœur ou ton corps. Et Isabelle, cette autre amie qui t'a souvent entendu te plaindre de tes infortunes diverses, a-t-elle un quota à remplir avant d'exiger que tu te mettes à poil ? Ni l'un ni l'autre ne t'attirent, mais ça ne devrait pas te poser souci, selon tes principes, si ?

J'ai un peu l'impression que comme souvent, tu songes pas mal aux droits qui te sont ouverts, mais peu aux devoirs qu'ils impliquent en échange. J'aimerais, puisqu'on est sur ce terrain, te rappeler deux ou trois trucs en passant :

D'abord, si tu perçois les interactions humaines comme des relations plus ou moins contractuelles, je te signale que tu ne peux exiger de quelqu'un qu'il respecte un accord dont il n'a guère de moyens de connaître les tenants et aboutissants, puisque tu es celui qui les détermine unilatéralement. Si tu espères qu'un sourire à ta boulangère entraîne l'acquisition d'une baguette de pain, tu risques une déception : rien ne peut la porter à penser que ta bonne mine est un paiement suffisant pour ses miches. Ahem... passons.

Considérons un instant ton hypothèse, à savoir que les termes de l'échange « gentillesse-sexe » sont au moins intuitivement déduites par l'autre. Crois bien que ça m'écorche sacrément la plume et les neurones, mais il me semble une fois de plus utile de démontrer qu'en allant dans ton sens, ça ne marche pas vraiment non plus.

Ok, Truc ou Machin ne respecte pas sa part de l'engagement et c'est regrettable. Mais ça ne t'ouvre pas un laissez-passer pour le lui faire « regretter » au-delà d'une cessation des échanges entre vous. Je sais que je vais encore t'attrister, mais le recours pour non exécution d'une prestation sexuelle va être un peu dur à faire admettre en justice. Et tu n'as pas le droit de lui faire encourir des dommages en retour, sous peine de commettre à ton tour un acte illégal. Et il serait absurde d'étendre ton mécontentement au reste de la population qui t'attire : deux ou trois mauvaises expériences, voire même une dizaine, ne font pas une généralité ! A la limite, la seule leçon à en tirer c'est que ton postulat de base tient assez peu debout, si tu ne croises pas de gens prêts à le suivre ?

Tu sembles las, mon grand, écrasé par le poids de mon incompréhension de tes souffrances. Mais tout ce que tu subis, désillusions amoureuses ou sexuelles, tu te l'infliges en grande partie tout seul, parce que tu te centres tellement sur tes ressentis que tu t'empêches d'éprouver de l'empathie réelle envers les autres. Faire des actes positifs est une bonne chose : les faire par réelle affection ou parce que tu suis « ce que te dicte ton coeur », comme le dirait la littérature conséquente sur ce thème, ça me semble plus sain et fructueux. Ca place tout le monde sur un pied d'égalité.

Allez, sèche tes larmes et reprends un macaron, il reste plein de thé pour le faire passer...


Cette troisième heure du thé a bien tardé à sortir. Je ne m'en excuserai pas et me contenterai de vous dire que j'espère que le rythme de publication sera plus stable au fur et à mesure.Si tout se passe bien, d'ici un à deux jours, quelques articles viendront rééquilibrer le silence de ces derniers temps.